Une grande maison bourgeoise aux portes closes. Une petite fille est là, docile et sage. Elle observe la maison et les deux adultes qui l’habitent. Papa est le meilleur. Maman est la plus forte. Ils occupent toute la place et décident de tout : l’hygiène, les repas, l’habillement, l’éducation, et l’amour. La petite fille est sous leur emprise absolue, sans jamais parvenir à leur convenir. Alors elle raconte ce qu’elle voit. L’huître qui a mal comme un œil quand sa mère l’extrait de la coquille. La tendresse de son père pour une araignée qu’il pourrait écraser du doigt. Et la complicité érotique de ses parents au moment du dessert. Son malaise, contenu toute la journée, s’amplifie le soir dans le noir de sa chambre : La nuit, c’est un frottement, une bête qui rampe : le bruit de sa pantoufle sur le parquet ciré.
Qui sont ces trois personnages ? Acteurs de quelle tragédie muette ?




Papa et Maman, ce ne sont pas leurs vrais noms. Ce sont des noms qu’on donne. Qu’ils disent qu’il faut donner. Ils soutiennent être mes parents. Je n’y connais rien en parents, mais je sais que ce n’est pas eux.






MOT DE L’ÉDITEUR
Avec rigueur et retenue, sans analyse ni commentaire, mais en un constat incisif, d’une justesse absolue, Corinne Hoex nous décrit ce monde inquiétant, nous rendant témoins de la tragédie muette que vit sa narratrice.

Espace Nord, 2017
Réédition
160 pages / 12×18,5 / ISBN978-2-87568-146-1
Postface de Nathalie Gillain
Couverture : © David Katzenstein/Corbis

Prix Littéraire des Amis des Bibliothèques de la Ville de Bruxelles 2001.
Prix Soroptimist de la Romancière Francophone 2002.
Prix des Lycéens de la « magie des mots » 2003.
Finaliste du Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2001.
Finaliste du Prix Rossel 2001 et du Prix Rossel des Jeunes 2001.

LECTEURS ET LECTRICES

J’ai infiniment aimé Le Grand Menu, plongée irrespirable, fascinante dans le huis-clos d’une enfance. Et, brusquement, les réserves que je vous avais formulées à propos de Ma robe n’est pas froissée ont trouvé, comment dire, leur « point d’appui » : la force de votre premier livre vient de la durée indéterminée du récit : c’est le temps sans horloge de l’enfance, cette espèce de présent immense, présent-prison ici. Le second livre (Ma robe n’est pas froissée), par son projet, fait intervenir le temps et c’est ce qui fait difficulté d’une façon générale en écrivant et, peut-être, plus particulièrement à vous, au cœur d’un indépassable. Je serai très heureuse de lire votre prochain roman sur « la mère », personnage de vos textes dont on a envie de connaître toujours plus.
Annie Ernaux, 22 avril 2008

Il fallait trouver les mots pour le dire. Pour dire cette terreur sous-jacente et permanente, banale, subie seule, sans défense, ni référence. Corinne Hoex a trouvé ses mots, retrouvé ses maux, pas dans la haine, mais en se replongeant, en nous replongeant tout simplement — mais quel talent, quel travail psychique — dans les mots et la peau de l’enfant qu’elle fut.
Claude Zylmans, 2001

C’est très aigu, très émouvant aussi. Vous pénétrez profond dans la difficile et mystérieuse enfance.
Henry Bauchau, 14 juin 2001

C’est magistral. L’écriture, le ton, le rythme, l’innocente subversion du propos. Certaines descriptions donnent le vertige : sous le concret, de tels abîmes… Et des morceaux de bravoure, qu’on n’oubliera pas.
Caroline Lamarche, 7 février 2001

Il faut se méfier des petites filles sages. Elles sont terrifiantes, cachent leurs griffes dans leur tête. Leurs cils sont des dents qui dévorent, dissèquent, déchiquètent ce qu’elles voient ; œil pour œil. Pour te dire le plaisir que j’ai eu à lire Le Grand Menu. Et ce que j’ai aimé, c’est le grand silence rêveur, nourri de toi, qui s’installe quand on ferme le livre. C’est l’art d’embrocher sans y toucher.
Alain Jadot, 26 juillet 2013

J’ai été entièrement sous le charme de votre Grand Menu […] Découvrir dans la platitude du panorama littéraire romanesque parisien une voix aussi poétique me fait un bien immense.
Werner Lambersy, 28 février 2001

Le Grand Menu constitue à l’évidence la matrice de Ma robe n’est pas froissée. On reconnaît dès le premier chapitre cette petite fille barricadée dans sa maison comme dans son enfance. C’est déjà une adulte qui parle, mais de la voix d’enfant dans laquelle elle a été murée à force d’invisibilité — ou de visibilité refusée. La sidération, à la fois bavarde et muette, est la même chez elle qui se tient là, aussi écarquillée et vide que ses poupées. Quant à l’écriture, elle y est tout aussi magnifiquement épurée et redoutablement efficace — tranchante. Certaines descriptions (je pense, entre autres, aux colères du père) y sont d’une nudité et d’une frontalité cinglantes […] Vraiment un magnifique premier roman, Corinne, et qui secoue, durablement.
André Sarcq, 8 avril 2008

En lisant votre roman, je vous ai comparée à deux autres auteurs : Amélie Nothomb, pour l’ironie des mots, des paroles de cette petite fille, et Agota Kristof, pour l’atmosphère étrange et étouffante de l’histoire.
Aurélie Dubois, étudiante en bibliothéconomie, 14 juin 2007

Style chirurgical. Engagement du corps dans une écriture entièrement érotisée. Breton aurait aimé ce texte.
Gérard Bourgadier, septembre 1999

Chirurgical, et sans anesthésie.
Thomas Gunzig, 2001


Première édition : L’Olivier, 2001
126 pages / 14×21 / ISBN2-87929-282-4

Réédition Les Impressions Nouvelles, 2010
128 pages / 14,8×21 / ISBN978-2-87449-090-3

Traduction bulgare par Todorka Mineva, Éditions SONM, 2015

Corinne Hoex - Le grand menu - Auteur belge


Extraits de presse

La naissance racontée comme un massacre. Les premiers regards vécus comme un tremblement de terre. Les balbutiements dans la vie qui s’apparentent à de la stratégie guerrière. C’est la vie racontée par une petite fille. L’innocence n’existe pas, le bonheur n’a pas de nom. Il y a juste la cruauté et puis la douleur, inexplicable mais bien réelle.
Ce premier roman de Corinne Hoex, qui s’avère experte en exploration humaine – âmes et tripes – est un coup de poing au ventre. Un livre de cri, de pleurs, de rage, de solitude. Un livre incandescent écrit par le diable. Chaque mot résonne comme une explosion, chaque phrase porte la torture de n’être pas aimée.

Martine Laval, Télérama, 3 mars 2001

La famille est décidément un sujet inépuisable, une source d’observation de première main. Et pour cause, « tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin » disait Jules Renard. La famille bourgeoise à prétention semble la plus propice aux romans. On n’y éduque pas, on y fait de l’élevage, de l’horticulture de fillettes en fleur, hygiéniquement entretenues, avec la minutie qu’on réserve le dimanche aux haies de ces maisons-là. La donzelle du Grand Menu de Corinne Hoex est unique, avantage pour les parents encombrés de cet accessoire à peine féminin, qui dénote dans le living-room. […] Corinne Hoex écrit sur le ton sage de la gamine en jupe écossaise, socquettes et souliers vernis, qui aurait caché sous ses plis un bâton de dynamite. Tex Avery débarque chez Folcoche. Elle énonce, avec la docilité d’enfant bien élevée, ce qui se donne à voir dans cette famille. Acide et féroce. Ici pas de taloche ou presque, c’est à coup d’une effarante normalité que la bonne bourgeoisie belge de l’Expo 58 tue dans l’œuf. La narratrice a réchappé à l’asphyxie mentale, à la coupe au page de sa personnalité, et à sa bobine encadrée dans une assiette en étain posée sur le feu ouvert en cuivre repoussé. Mais pareil abrutissement se paye un jour. Voilà qui est fait et bien fait. Pas de grand déballage, juste un menu bien dosé, terrible, drôle dès lors qu’on a la certitude que cette petite fille hurlant en silence s’échappera un jour, attendra son heure pour aimer tout ce que détestaient ses parents et que jamais elle ne portera de mules à pompons de cygne.

Sophie Creuz, L’Écho, 3 avril 2001

Docile, solitaire, apparemment naïve, une petite fille évoque, telle sa compatriote belge Amélie Nothomb, et avec le même masochisme froid, son enfance. Le tout très érotiquement correct. Jusqu’à cette fin de repas où Papa, loin d’être pourtant un gai luron, soulève la jupe de Maman et, avec son consentement, la fesse. Sous les yeux de leur fille, seuls satisfaits. Ensuite, rideau ! La jupe retombe. À la petite, ses parents – le sont-ils vraiment ? – offriront plus tard un porte-jarretelle en dentelle bleue. Après l’avoir frustrée de sa première communion. Également au programme, en effeuillant les pages, un rasoir couteau grand ouvert sur la tablette de la salle de bains, un décorticage de crevettes d’une précision chirurgicale, les visites nocturnes de Papa apportant un verre d’eau à sa fille. Celle-ci, rêvant, note tout de même que son père est vêtu seulement du haut de son pyjama. À vrai dire, elle l’a noté la page d’avant : un rapprochement différé avec une infinie subtilité. Préférera-t-on à cette deuxième lecture, plutôt perverse, la version Petites filles modèles ? En gros, Comtesse de Ségur ou Affaire Dutroux ? Quoique, la Comtesse de Ségur, déjà…

Claude Mourthé, Magazine Littéraire, avril 2001

Dans Le Grand Menu, Corinne Hoex essaie de rester au ras des sensations d’enfance. En juxtaposant des séquences brèves concernant successivement « Papa, Dieu, Maman et moi » vus à un certain âge, elle évoque de l’intérieur les affres de la bonne éducation, les images étranges issues des mots qu’on ne comprend pas, les peurs nées de la confrontation avec un monde qui reste globalement étranger.  

Tiphaine Samoyault, Les Inrockuptibles, 6 février 2001

Corinne Hoex narre l’intériorité d’une enfance avec une minutie d’entomologiste. […] Tous les ingrédients obligés sont convoqués dans la recette : les terreurs, l’éveil de la sexualité, le mystère de Dieu, l’émoi où vous plonge une mère séductrice, un père à la fois bon et éventuellement redoutable, les mille émerveillements, les mille et un effrois devant les choses de la nature, l’insigne cruauté des choses, les pièges et les trésors que recèle le monde vivant. L’énigme insondable de la mort. Le silence ambiant, le vacarme intérieur.

Pierre Mertens, Le Soir, 14 février 2001

Méfiez-vous des petites filles : sous leur silence, leurs bonnes manières et les plis de leurs robes à col Claudine, elles accumulent assez d’étoupe pour mettre le feu à tout le Pajottenland ! Corinne Hoex fait une entrée fracassante en littérature avec ce premier roman, véritable contre-poison au « Marabout Flash du savoir-vivre » dont elle a certainement emmagasiné les préceptes, les uns après les autres, dans son enfance. La narratrice n’a pas dix ans et a eu l’insigne honneur de naître d’un père et d’une mère très satisfaits, mais hélas affublés d’une fille « décidément trop bête ». Témoin docile de leurs principes, stéréotypes et de leur cruauté ordinaire, cette enfant unique retranscrit posément — comme il sied — la bêtise d’une famille bourgeoise des années soixante. […] Un récit férocement drôle et terriblement juste qui nous renvoie de terrifiants échos de la Belgique de Papa. On attend avec une folle impatience le prochain ouvrage de Corinne Hoex !

Nelle Novak, Femmes d’Aujourd’hui, 12 avril 2001

Un magnifique premier roman à se glacer les sangs, celui qui résonne sous les tempes de cette enfant, seule au beau milieu de ses parents, à appréhender le monde au travers de leur seul regard, à vivre au rythme souverain de leur impérialisme alimentaire, vestimentaire ou éducatif. À travers la malsaine dynamique d’un couple d’adultes narcissiques, égoïstes et cruels, Corinne Hoex dresse un terrible portrait de famille où se résume, entre autres, tout le désarroi des enfants uniques.

Sandrine Mossiat, Kiosque, mars 2001

Un univers pesant et ambigu, parfois trouble, émerge de la rigoureuse simplicité de ce Grand Menu. Celui de l’innocence — on songe au Mozart assassiné de Saint-Ex — bafouée par l’autoritarisme, l’égoïsme, la vanité, l’insouciance ou l’indifférence de ceux qui, détenant pouvoir d’ouvrir sur le monde, en condamnent systématiquement portes et fenêtres. Ici, dans le cadre oppressant d’une famille. Ailleurs, d’autres systèmes, à échelle plus large, ne procèdent pas différemment.

Monique Verdussen, La Libre Belgique, 7 mars 2001

Avec une imagination débridée, Corinne Hoex s’amuse à consigner tous les fantasmes, toutes les terreurs enfantines. Le ton est cruel et narquois, le style précis et tranchant. Un premier roman ravageur.

Monique Ayoun, Biba, mai 2001

Une enfance du malaise, de l’enfouissement obligé. Tout cela rendu sans apitoiement, avec une remarquable rigueur, sans jugement, car la chose observée (ainsi des discours de la mère) se juge d’elle-même. Voilà qui nous change des attendrissements faciles sur l’enfance. Un roman captivant par son inconfort moral autant que par la sûreté de son écriture.

Jacques Crickillon, Lectures, novembre 2001

En prise immédiate sur la réalité qu’elle se décrit, évitant tous les pièges et surtout celui de s’adonner au plaisir de restituer le tâtonnant langage de l’enfance et sa vision émerveillée, Corinne Hoex burine en phrases courtes, nettes et incisives une succession de médaillons […] À mi-chemin entre Alice in wonderland et Sade, Corinne Hoex semble prendre plaisir à cette dissection qu’elle pratique à froid.

Ça ira, deuxième trimestre 2001

Corinne Hoex : l’enfance et le regard
Une première œuvre laisse rarement la critique et le public indifférents, mais l’accueil réservé au Grand Menu a été exceptionnel. […] Nous avons tous lu des récits d’enfance heureuse (Pierre Loti, Anatole France) ou brimée (Jules Vallès, Jules Renard). Nombre d’écrivains proches de nous ont évoqué le charme, la magie de ce temps qu’ils ont vécu dans l’émerveillement (Eugénie De Keyser) et que, dans bien des cas, ils ne cessent de regretter (Charles Bertin).
Le Grand Menu occupe une place à part dans cette tradition littéraire. Pas seulement parce que écrit au temps présent, à la première personne, au féminin, il crée par là l’ambigüité : a-t-on bien affaire à une fiction ? Ne s’agit-il pas de souvenirs personnels ? (L’un ou l’autre critique, d’ailleurs, s’y est trompé.) Mais parce qu’il décrit une enfance bourgeoise, apparemment paisible, conforme, semblable à beaucoup d’autres, celle d’une petite fille, unique enfant d’un couple uni et sans histoire, une fillette sage, obéissante, avec de belles robes, dans une belle maison avec jardin… et que presque tout, dans ce livre, se révèle inquiétant.

Claire-Anne Magnès, La Revue Générale, n°3, mai-juin 2002

Reminiscent of the physically and psychologically distorted images of little girls and their parents in the paintings of Balthus, Corinne Hoex’s novel Le Grand Menu offers readers a verbal replication of an emotionally dysfunctional trinity: father, mother, and little girl. The girl’s monologue, which runs the entire course of the volume, is both unusual and arresting for the objectivity, detachment, and compelling simplicity of its observations on the world her parents have created for her. Like the castle in Strindberg’s Dream Play (1902), which gave access to a secret, sinister, and imprisoning inner sanctum, so Hoex’s emotionally closeted child opens readers up to her unconscious probings. Each chapter conveys one or more of the young girl’s torments, set down by a highly conscious, astute writer endowed with a remarkable sense of humor — a true pince-sans-rire type.
In that all doors, windows, and other orifices are tightly sealed in the child’s house, a sense of claustrophobia envelops the atmosphere from the very outset. Neither exit nor entry is possible, and no fresh air penetrates this hermetically sealed household. The child lives exclusively within herself. She is taught never to open the door to strangers for fear of being kidnapped. Fear of the outer world has been instilled in her by her parents from the outset. Since both parents work, they are rarely at home. Alone much of the time, the child finds some sense of quietude by hiding under the table.
The rigidity of her parents’ well-regulated world dominates every aspect of the child’s thoughts: from the excellent construction of the house — built exclusively with dead matter such as travertine instead of marble — to the precious objects set in perfect order throughout the place. Their shadows convey notions of silence, bitterness, and sham for the little girl. Nor are her mother’s comments concerning her awkwardness — she is a threat to the crystals decorating the rooms — less hurtful. In contrast, the child has been given many dolls. Not only has she endowed each with an individual name, but she has taught them manners and obedience.
At meals, the mother sits on one side of the table, the father on the other, both admonishing the child to chew her food well, then to swallow it. Dessert is particularly delectable, for it is then that Hoex cleverly intertwines food and sex into a jolly verbal mix replete with sensual undertones spoken by the child.
The chapter on punishments meted out by the father is frightening, hinting as it does of incest. He has terrible tempers : « Sa bouche se contracte, ses dents se serrent, son front se plisse, son visage s’abaisse comme un ciel sous l’orage, des nuages s’amassent et cernent le regard et un épais jus noir remonte des orbites. » He locks the child in a closet, giving her plenty of time to reflect on her evil deeds. He never forgives. Nor are nightmares uncommon to the little girl, who sees herself in continuous flight, surmounting crevasses and ravines just to get away !
The cleverest and most humorous chapters in Le Grand Menu deal with the child’s understanding of religious concepts, and her interpretations of the paintings, images, and statuettes garnishing the homes of the devout, as well as those decorating the altars and walls of churches, rectories, and so forth. A bravo to Corinne Hoex on the publication of her original and highly recommended first work!

Bettina L. Knapp, World Literature Today, Hunter College & Graduate Center, CUNY, 22 mars 2002

Un premier roman absolument soufflant, glaçant et magnifique.

Sabine Panet, Axelle, n°186, février 2016

Archéologue de formation, Corinne Hoex devait, lors de ses stages de fouille, manier la truelle comme le chirurgien son scalpel : avec virtuosité et tout en délicatesse pour ne pas érafler le tesson belgo-romain, non sans une mâle vigueur pour dégager les racines. […] De nos jours, ce genre de parcours étant devenu un lieu commun de l’industrie du livre féminin, les librairies regorgent de ces autofictions, pitoyables thérapies d’où suinte l’ennui. Grâces en soient rendues à Vénus Victrix, Corinne Hoex est poète jusqu’au bout des ongles —qu’elle a bien acérés. Chez cet écrivain, nulle complaisance mais la lucidité sans faille de l’analyste, qui fait songer au Mars de F. Zorn. Quant à la langue, ciselée et ponctuée avec grâce, elle transcrit de façon percutante l’enfer quotidien d’une héroïne couturée de cicatrices. Corinne Hoex écrit comme on sabre, avec une rage froide et ce qu’il faut de saine jubilation. Bref, elle s’impose avec une grâce qui balaie le désespoir.

Christopher Gérard, Quolibets, L’Âge d’homme, 2013

Corinne Hoex ne vit que pour ce roman, son premier. Ce nouveau-né qui fait ses premiers pas médiatiques chez Pivot, elle le sort de ses langes avec curiosité, comme s’il commençait enfin à lui échapper. […] La petite fille raconte, elle dit son désir d’amour et l’absence de tendresse, ses grandes peurs et ses petits secrets. Elle s’en veut d’être si bête, un cas unique sans doute dans les histoires de famille, ses parents n’ont vraiment pas de chance avec elle. […] Nourrie dans son enfance aux chansons de Barbara et de Brassens, sensible à l’écriture de Colette, Yourcenar, Duras ou Sarraute, Corinne Hoex l’avoue sans ambages : Écrire me comble, c’est un élan vital. Historienne spécialisée dans l’art populaire wallon, documentaliste, guide de musées, elle a toujours aimé être à l’écoute du monde. Elle est aujourd’hui passée d’une parole de savoir à une écriture de l’incertain. Où il faut savoir… s’arrêter à temps : pour que le lecteur achève la pensée. Dans ce relevé quasi ethnographique des détails d’une enfance, les mots les plus simples se gonflent de densité, jusqu’à transmettre un sentiment d’oppression. Je ne savais pas où j’allais, confie Corinne Hoex, c’est ça qui me plaît. À Pivot et au lecteur aussi, on n’en doute pas.

Alain Delaunois, Le Soir, 23 février 2001

L’écriture n’est pas celle d’une gamine de huit ans, c’est un langage précis, simple et intelligent, et qui vaut à lui seul le détour. Loin de tomber dans la facilité de l’imagination enfantine pure et simple, Corinne Hoex brosse à travers ce regard d’enfant le portrait de toute une société, et c’est certainement une des grandes réussites de ce livre.

Pascal Leclercq, Le Carnet et les Instants, 15 mars 2001

Une œuvre romanesque qui vient d’atteindre un nouveau stade dans sa maturation, un travail poétique qui lui aussi s’affirme dans l’originalité et la maîtrise : sur ces deux plans, Corinne Hoex s’affirme comme une figure majeure de notre littérature. […] plusieurs récits qui relevaient d’une sorte d’aggiornamento familial, et qui avaient été inaugurés, il y a douze ans, avec Le Grand Menu dont l’évidente maîtrise n’avait échappé à l’attention de personne, suivi par deux récits qui poursuivent la chronique presque clinique de ce qui tient de la psychose collective, Ma robe n’est pas froissée et Décidément je t’assassine, constituant ainsi un triptyque d’une rare homogénéité.

Jacques De Decker, Site de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique, à propos de la remise (le 16 mars 2013) du Prix Félix Denayer 2012

Corinne Hoex […] visite la famille et l’enfance dans le sombre rayonnement de la dévoration. Point d’allusions à Dutroux dans son Grand Menu (2001) mais une subtile, érotique et cruelle descente dans le ventre des familles, dans la terre moite et odoriférante des désirs et régressions diverses. Son écriture ne parle pas mais murmure ou profère de l’intérieur des organes les itinérances d’une enfance dévorée ; elle fait émerger chez le lecteur cette belle ambivalence devant l’Ogre, peur et désir mêlé ; elle nous rapproche de cette histoire qui est aussi la nôtre, celle d’enfants échappés du ventre du repli fantasmagorique, confondus dans la matière chtonienne, perdus dans l’antichambre des racines et des odeurs de décomposition…

Daniel Simon, Broyer du noir dans Procès Dutroux, penser l’émotion, dir. Vincent Magos, coll Temps d’Arrêt, Ministère de la Communauté française de Belgique, février 2004

Le Grand Menu, premier roman de Corinne Hoex, est une réussite stylistique. Le monde y est vu par une petite fille aux yeux « ouverts comme des bouches muettes ». La maison où elle vit est ordonnée à l’image d’un intérieur flamand mais ce qui s’y trame palpite d’inquiétante étrangeté.

Isabelle Rüf, Le Temps, 15 septembre 2001

Première et inévitable question de l’identité de la petite héroïne. « Autobiographique, Le Grand Menu ? Clairement, non. D’ailleurs, l’autobiographie n’a rien d’un genre littéraire. Ce roman est plein d’anecdotes qui m’ont servi d’outils pour retrouver mes émotions d’enfant : ce sont elles qui sont vraies. » Et la fillette de se persuader que l’homme et la femme qui lui servent de parents et qu’il est convenu d’appeler Papa et Maman sont des usurpateurs.

Anne Boulord, Marie Claire, septembre 2001

Corinne Hoex, dans Le Grand Menu, celui de l’existence telle qu’une fillette doit l’avaler sans broncher, par la loi du plus fort et des coutumes familiales, sait, par l’art déjà consommé, pour un premier roman, du couperet des phrases courtes (et heureusement non scénaristes), par celui des détails de la vie quotidienne d’adultes ordinaires, nous donner un sentiment de malaise et de confinement. Son personnage d’enfant est prisonnier, esclave, il se croit même sans identité. Il ne possède que son imagination et ses dons d’observation cruelle pour se libérer et se sortir de la routine que lui imposent ses parents.

Joël Schmidt, La Réforme, 26 avril 2001

Sans aucun dialogue, sans autre point de vue que celui de sa narratrice, fillette à l’imagination débridée, Le Grand Menu de Corinne Hoex (qui signe ici un premier roman très prometteur) cache entre ses lignes un secret de famille dont on se demande finalement dans quel enfer il va conduire le lecteur. Rigueur, retenue, onirisme, et refus de toute narration hypocrite (la vie sexuelle des parents est évoquée en mots remplis de pudeur bien que très précis) composent l’ordinaire de ce banquet sensuel, poétique, et enchanteur, qui décrit pourtant au final un monde d’adultes bien inquiétant.

Maxime Romain, La Marseillaise, 18 février 2001

Dans les romans et les poèmes de l’auteure belge Corinne Hoex, la narratrice est souvent une jeune femme ou une jeune fille exposée à des parents manipulateurs et abuseurs. Pourtant, quand on lui demande quel genre de littérature elle écrit, Corinne Hoex se demande à haute voix : « L’amour, peut-être ? L’attente de l’amour ? »
Corinne Hoex, aux textes libérés comme des âmes et ciselés comme des épitaphes, est une écrivaine qui ouvre en nous nos propres horizons, personnels et familiaux. Certes, la famille qu’elle déplume à grand coups de griffes (limées avec soin) est un gouffre ; mais on prend à la lire un immense plaisir car c’est si bien écrit, et on y palpite jusqu’au fond du ventre, car c’est si juste. Et troublant, que ce soit si juste. […]
« Quand j’écris, je le fais à voix haute. Je le fais pour la musique, pour sculpter le texte, le dégraisser. »C’est ainsi qu’elle a retravaillé son soufflant roman Le Grand Menu. « A la machette et au scalpel. »Pour faire de la place à l’écho. « Je voulais tout dire, mais je devais me brider, pour que le lecteur puisse avoir sa propre émotion. Je veux rester en-deçà de l’explication et lui laisser un espace. »

Sabine Panet, Filiatio, n°11, septembre-octobre 2013

[…] dans la fraîcheur et l’émotion : le premier roman de Corinne Hoex, acide, perçant, parfois déchirant […]

Francine Ghysen, Le Carnet et les Instants, 15 janvier au 15 mars 2002

Le plaisir que procure le roman de Corinne Hoex est double. Il tient d’abord à la mise en mots des croyances et des fantasmes de la petite fille, narratrice du livre à laquelle la romancière ne prête aucune des connaissances de l’âge adulte. Aussi le lecteur en sait-il parfois plus que la narratrice et est-il charmé par ce regard posé sur des détails qu’il connaît mais qu’il ne voit plus (comme le maquillage féminin, par exemple).

Le roman doit également beaucoup au portrait sévère et étonnant que la petite fille brosse de ses parents. La mère est distante, froide, égoïste et fort peu affectueuse. Le père est à la fois rigoriste quant à l’éducation de sa fille et très gamin dans ses propres plaisirs. Malgré leur manque de sensibilité, ces parents sont extrêmement présents, étouffants même. En outre, ils sont moqueurs, pervers et exhibitionnistes. Leur relation semble se construire dans le regard de l’enfant, par opposition à elle. Le père vante, par exemple, les charmes de sa femme en se gaussant des pauvres formes de sa fille. Aussi n’est-il pas étonnant que celle-ci affiche certains symptômes, comme l’anorexie […] Les symptômes et la souffrance de l’enfant ne sont pas dits, ils sont montrés à l’état brut. La narratrice ne déclare jamais « Je manque d’affection », mais le lecteur s’en rend compte quand elle s’enferme au fond d’une armoire pour chercher dans les vêtements de sa mère les caresses qu’elle ne trouve nulle part ailleurs.

Laurent Demoulin, Le Matin, 13 février 2001

On devrait dire qu’on entre en roman comme on entre en poésie. Ce serait certes le cas pour Corinne Hoex qui signe son premier roman dans une écriture qu’elle fait sienne, dans un projet qui est d’emblée de l’ordre du romanesque et de la justification même du genre. Il fallait cet outil — le roman — pour permettre ce regard sur le monde, celui de la maison, de la famille. Et pour mieux circonscrire le monde d’aujourd’hui, elle retourne à celui de l’enfance, la sienne ou vraisemblablement toutes celles aussi qu’elle a croisées. Elle revisite ce passé, elle rouvre les petites plaies cicatrisées, les impressions fugitives qu’elle n’a cessé de réinterpréter. […] La plume a la précision du scalpel et le rapport est impitoyable.

Le Mensuel Littéraire et Poétique, mars 2001

On entre dans ce livre comme dans une tombe ! Papa, maman et la gamine, un triangle fermé, l’espace d’un confinement qui frise l’asphyxie. La maison est bouchée parce que partout « dehors » menace le danger. D’ailleurs pourquoi chercherait-on à sortir puisque papa et maman saturent le réel ou point que le moindre objet visible ou invisible porte la trace de leur obnubilante présence ? Ca qui empêche pourtant que la gamine étouffe purement et simplement, c’est la graine de manque (certains diront : le désir) qui germe en son cœur pour y ouvrir l’espace très aigu d’une vigilance extrême. C’est sur cette ligne de crête qu’elle deviendra écrivaine, voire « écrivaine inspirée » au sens où cette race d’auteurs rares s’applique à sauver de l’oubli tout ce qui menace de s’y engouffrer. Quoi, par exemple ? Les manies compulsives du père, je pense, l’ostensible expression de son affection pour son « beau morceau » de femme, la vulgarité ordinaire et l’espère d’immaturité rhédibitoire qui le caractérisent — mais aussi la froideur narcissique de la mère, son impitoyable fermeture à tout ce qui ressemble à un état d’âme, et son refus radical de se laisser mettre en question, bref : tout ce dont on préférerait ne pas se souvenir une fois qu’on a passé outre. […] Tout cela rendu avec une précision d’orfèvre, une limpidité absolue et un ton que l’humour, souvent caustique, sauve du noir comme du jaune pour l’inscrire dans le rouge, même contenu, d’une sainte colère.

Jean-François Grégoire, Indications, avril-mai 2001

Dans une langue belle, classique, précise, Corinne Hoex présente deux géniteurs qui, sous couvert d’éducation pratiquent des sévices psychologiques. […] L’enfer c’est les autres, disait Sartre, l’enfer ce sont les parents, sous-entend Corinne Hoex. L’image que ces parents renvoient à leur fille est monstrueuse. Il y a des passages superbes et terrifiants sur la sexualité des parents, le père qui à table devant sa fille flatte la croupe de sa femme est une scène dont l’oscénité est superbement rendue. Impressionnant aussi le regard très organique de l’enfant sur les parents, « leurs yeux viennent dans ma gorge voir si j’ai bien avalé ». Vous êtes souvent, à force de travail sur le regard, à force de peinture d’une monstruosité et à travers le prisme parfois délirant de l’imaginaire de l’enfant, dans un récit purement fantastique, dans un tableau de Jérôme Bosch.

Vincent Josse, France Inter, 3 mars 2001

Ce premier roman de Corinne Hoex enferme son lecteur entre les quatre murs d’une grande maison bourgeoise. S’y trouvent emprisonnés un père, une mère et une petite fille très observatrice. Elle décrit leur vie d’aliénation hautaine, le dressage dont elle est la victime, l’effroi de l’enfance en quelque sorte. D’un regard d’entomologiste, elle décrit les moindres faits et gestes […] On voudrait croire que la petite fille invente alors qu’elle ne fait que patiemment décrire des gens qui pensent, savent et décident. Et elle le fait avec un détachement qui n’est ni de l’innocence ni de la perversité, ce qui donne toute sa force à ce roman réussi de l’enfance contrainte.

Alain Bertrand, Luxemburger Wort, 15 mars 2001

C’est la femme d’un livre (jusqu’à présent), qui lui a valu d’être l’une des dernières écrivaines reçus par Bernard Pivot dans « Bouillon de Culture », l’émission qui fabriquait des best-sellers. Le Grand Menu n’a pulvérisé aucun record de vente, mais il a suscité dans toute la francophonie une vive curiosité. « Œuvre forte, cohérente et vraie » pour Laurent Demoulin (Le Matin), « banquet sensuel, poétique et enchanteur » pour Maxime Romain (La Marseillaise), « un livre incandescent écrit par le diable » pour Martine Laval (Télérama), « un menu bien dosé, terrible, drôle » pour Sophie Creuz (L’Écho)… Et Pierre Mertens ajoutait dans Le Soir : « Il n’est pas une énigme du réel à laquelle la petite fille évoquée ne s’intéresse avec autant de passion que de sincérité ». […] Ce premier roman […] est d’une retenue déconcertante […] tableaux précis, insolites, dérangeants […] un livre parfaitement poli, une sorte de diamant aux multiples facettes.

Stève Polus, Le Soir, La Collection des Villages de Bruxelles, numéro consacré à Uccle, 2004

Dans son étonnant premier roman, Le Grand Menu, Corinne Hoex accomplit un superbe tour de force : réintégrer un corps d’enfant, retrouver la saveur des sensations premières, ressusciter dans toute sa fraîcheur l’étrangeté des choses.
Trop souvent, dans la littérature, l’enfance a été dépeinte comme un « vert paradis », un champ d’innocence où poussent et se moissonnent mille petits bonheurs. Pourtant cet espace enchanté peut se révéler également champ de mines infesté de pièges dans lequel les « grands » déambulent en multipliant les gestes brusques qui sèment l’incertitude et le trouble. Aussi, dans Le Grand Menu, les adultes (essentiellement papa et maman, autant dire le soleil et la lune, le jour et la nuit, le boire et le manger) sont-ils perçus comme des géants tour à tour terrifiants et débonnaires, des potentats détenteurs d’un pouvoir absolu, des monstres adorés dont il faut surveiller les humeurs et craindre les incompréhensibles éclats.
Corinne Hoex n’a pas choisi pour ce voyage temporel l’option facile du baratin fruste — à la limite du bêtifiant — que les écrivains adoptent trop souvent pour reproduire le discours puéril (Si j’avais su, j’aurais pas venu). Résultat : le hiatus entre les pensées les plus extravagantes et la formulation nette et châtiée est d’autant plus fascinant. Surtout, composé avec les ingrédients de la vie ordinaire observés à la loupe et donc agrandis démesurément. Le Grand Menu est un vrai roman fantastique.

Françoise De Paepe, Le Journal du Médecin, 13 avril 2001

Dans une langue gourmande, un premier roman très réussi qui conte les premières années : elles sont sans fin, elles sont en nous.

La Libre Essentielle, mai 2001

Auteure de textes majeurs comme Ma robe n’est pas froissée, Décidément je t’assassine, Décollations, Le Ravissement des femmes et, en poésie, Celles d’avant, Juin, Les Mots arrachés, Rouge au bord du fleuve, la poétesse et romancière belge Corinne Hoex (°1946) a commencé sa carrière des lettres avec Le Grand Menu, son premier roman, paru en 2001 aux Éditions de l’Olivier à Paris puis réédité à Bruxelles en 2010 aux Impressions nouvelles et en 2017 dans la collection « Espace Nord », un formidable livre coup de poing qui ouvrait la voie à une œuvre orientée vers l’exploration aiguë, pénétrante, des liens de famille et de l’abus de pouvoir.

Bernard Delcord, Lire est un plaisir, Homelit (partenaires de Radio Nostalgie), Satiricon.be, newsletter et site des Guides Delta, avril 2017

Un univers proprement terrifiant (et pervers), restitué par une écriture au ton neutre, distancié. […] premier livre d’une rare maîtrise.

Henri Raczymow, Regards, 29 mai 2001

Tout est dans un certain climat. Le livre est inquiétant — même il fait peur — autant que savoureux.

Marcel Hennart, Dixformes-Informes, mai 2001

Excellente initiative, cette réédition en Espace Nord du premier roman de Corinne Hoex, Le Grand Menu, paru en 2001 aux Editions de l’Olivier ! Il en émerge avec une grande fraîcheur, tout auréolé pourtant des succès qui ont suivi, tant dans le champ romanesque que dans la poésie ou la dérive historique. J’avais beaucoup aimé déjà à l’époque, cette suite inattendue d’épisodes coupés dans le vif d’un présent continu. La quatrième de couverture supposait alors « une tragédie muette », mention assortie d’un point d’interrogation, il est vrai. Rien n’est plus retenu que cette série d’évocations d’un monde clos sur une enfant et ses adultes de parents.
Non, la petite fille qui énonce en phrases brèves son vécu quotidien n’est pas une enfant martyre. On pourrait y penser car certains moments de son existence évoqués avec tant d’économie sont souvent lourds de sens. On se prend alors à réfléchir, à trouver ces vérités que l’on reçoit sans précaution affreuses. Mais le texte est là qui nous en préserve. Jamais pathétique, ni même de ce lyrisme accrocheur qui anime les récits d’un Jacques Vingtras chez Vallès ou le tragi-comique d’un Poil-de-Carotte chez Renard. Non, rien, sinon l’audace de l’humour qui pointe, ne dépasse du portrait de cette petite fille dont le corps et le visage disparaissent sous la parure, choisie toujours la même et toujours neutre par la mère indifférente, soucieuse du convenable, mais qui n’a d’autre préoccupation qu’elle-même.
Est-ce le choix du genre féminin qui détermine la silhouette de cette petite décidément fermée à côté du déploiement majestueux des femmes de sa famille ? La féminité a-t-elle orienté le côté pudique de ce qu’on n’oserait appeler une confession ? Nombre de femmes peuplent les écrits de Corinne Hoex. De celles qui aux bords des rivières s’émerveillent à celles qui sont si étrangement ravies, dans certains récits ; elles exposent leur condition sans sensiblerie, et même avec distance, voire malice. Une manière originale d’en préciser le constat spécifique, d’en imposer le sens définitif. Cette première petite fille sera souvent associée aux héroïnes suivantes de Ma robe n’est pas froissée (2008) et de Décidément je t’assassine (2010), au point, comme le rappelle Nathalie Gillain dans la postface, qu’on a été tenté de parler de trilogie. Malgré une parenté, laissons à chacune son individualité, ce qui est le cas dans le chef de l’auteur. Celle-ci qui n’est pas nommée mais désignée par ses parents comme un objet que l’on s’échange lors d’une dispute ou comme un déchet enregistre tout sans commentaire, sauf quand elle pourvoit au présent immédiat par des considérations extérieures, sur les voisins, par exemple, ou remonte dans le passé qu’elle réinterprète selon la vulgate maternelle ou selon son imagination caustique : Avec Maman, dès le début, ça s’est très mal passé. La position de mettre au monde est ridicule : l’état abominable d’un mammifère géant. Cuisses bées. Ventre offert. Et les jambes levées comme deux nageoires flottantes, avec, au bout, les pieds, les orteils et leurs ongles. Maman se tenait à distance. Le cou tendu en avant et la tête hors du corps. Comme quelqu’un qui nage sans mouiller sa coiffure. Elle restait au sec. Aussitôt qu’elle s’est relevée, elle n’a eu qu’une hâte : défroisser son vêtement, rattacher son collier, se remettre du rouge. Retrouver la superbe de sa féminité. Elle m’a passé la tête dans le col d’une brassière et m’a appelée, sa crotte : « Maman aime beaucoup sa petite crotte ! » Puis, elle l’a répété devant le grand miroir.
C’est toujours le Grand Menu, monstrueux ou grotesque, à côté duquel le petit fera piètre figure et même désordre. Parce que les enfants naissent sans doute par un trou de mémoire.
Ce que la réédition en Espace Nord apporte, outre la renommée patrimoniale, c’est une postface. Celle-ci est minutieuse comme un dossier. Nathalie Gillain suit le texte pas à pas et se munit de références autorisées. Elle s’est aussi entretenue avec Corinne Hoex qui lui a probablement confié les déclarations par lettre d’Annie Ernaux, très élogieuses à l’égard de ce premier texte romanesque. Ce texte qui, selon son auteur et nous, révèle un art consommé de mettre en présence les fragments prélevés au jour le jour et nécessite un travail au scalpel.

Jeannine Paque, Le Carnet et les Instants, 2017

Le Grand Menu n’est pas un livre tragique. C’est un roman inquiétant, et qui nous pousse à nous interroger. Pas besoin de recourir aux ogres des contes pour avoir peur : les parents tiennent ce rôle ; ils sont les dévoreurs de l’enfance.

Claire Anne Magnès, Francophonie Vivante, décembre 2001

Poète et romancière, la Bruxelloise Corinne Hoex attire l’attention sur sa voix singulière depuis 2001, depuis Le Grand Menu […] où, avec la lucidité sans faille de l’analyste, elle mettait en scène une enfant trop sage des Sixties, ignorée par une mère à l’indifférence glacée, tyrannisée par un père maniaque et abruti.

Christopher Gérard, Service Littéraire, juillet-août 2012

C’est à son écriture que ce roman doit l’essentiel de son charme : Corinne Hoex pratique la phrase courte mais élégante, usant tantôt d’images insolites, tantôt de sentences plus graves, sur ce ton définitif qu’adoptent parfois les enfants. Le tout donne un livre attachant et drôle, qui laisse un sentiment de jamais lu, ce qui est assez rare pour être souligné.

Thierry Detienne, Imagine, février 2002

Une plongée dans l’univers d’une petite fille de 8 ans. La narratrice décrit sa vie dans une maison bourgeoise, sa Maman et son Papa. Les portes sont bien verrouillées, dehors rôde le danger. D’une écriture très acérée, Corinne Hoex taille des images avec les mots d’une gamine. L’enfermement et le contrôle parental se ressentent dans les tripes. Au grand menu, l’humiliation et les punitions. L’enfant n’est pas celui qu’on aurait voulu, celui qu’on aime comme il faut et les Pitouke et Crotteke n’effacent pas le ressenti. Le Grand Menu introduit l’œuvre de l’auteure sur les liens familiaux, suivront Ma robe n’est pas froissée et Décidément, je t’assassine.

F.G., Le Soir, 14 avril 2017

On suit avec plaisir le travail de la Belge Corinne Hoex depuis son bouleversant premier roman, Le Grand Menu, où elle narrait comment, à force de frustrations et de blâmes, on peut casser une enfant à jamais.

Anne Boulord, Gaël, avril 2012

Tout en gardant un ton mesuré, Hoex dépeint de façon saisissante la voracité parentale, tant alimentaire qu’érotique, dont la fillette est à la fois le témoin et l’objet impuissant.

Daniel Laroche, Le Carnet et les Instants, n°170, février-mars 2012

Dans une maison bourgeoise soigneusement calfeutrée, une petite fille vit sous l’emprise absolue de ses parents […] Corinne Hoex déploie un grand talent pour nous entraîner dans cet univers étrange et pourtant si familier. 

Axelle, mai 2010

Elle porte tous les jours une robe du dimanche. Elle habite dans une maison aux portes soigneusement cadenassées, aux fenêtres hermétiquement closes, à la poussière rigoureusement bannie. Elle est sage comme une image, mais l’image déplaît à ses parents. Du reste, ses parents ne sont pas ses parents : Papa et Maman, ce ne sont pas leurs vrais noms. Ce sont des noms qu’on donne. Qu’ils disent qu’il faut donner.Ils soutiennent être mes parents. Je n’y connais rien en parents, mais je sais que ce n’est pas eux. Une enfant seule, trop maigre, aux oreilles trop décollées, encombrante et mal aimée, tente de dire — avec des mots qui ne sont pas de son âge (mots sans pitié, mais sans ressentiment, dénués de sentiments) — cette grande abîme qu’est sa petite vie.
Pour son premier roman, la Bruxelloise Corinne Hoex a fait preuve d’une écriture superbement maîtrisée. Récemment auréolé du Prix Soroptimist de la romancière francophone, son Grand Menu — livre triste où l’on sourit souvent — est un pur bonheur de lecture. La précision du vocabulaire, la rigueur de la syntaxe et la redoutable acuité du regard tirent ce récit d’une enfance malheureuse vers des univers insoupçonnés. Car il y a beaucoup de bêtes enfouies dans ce livre, beaucoup d’animalité réprimée qui n’attend qu’un signe pour surgir : les bestioles sympathiques de l’imaginaire enfantin, mais surtout les monstres odieux qui rongent le cerveau des adultes et sèment le mal partout.
Avec une docilité poignante, la petite narratrice de Corinne Hoex rend méthodiquement compte de son existence trouée de noirs, avec des phrases trouées de blancs, qui font craindre le pire. En victime tenant le discours du bourreau, elle disserte des plus infâmes atrocités sur le même ton égal et posé. Partant du postulat qu’une bonne éducation exige des punitions, les rituels familiaux dégagent des relents nauséeux et malsains — coupable indifférence de la mère, présence excessive et suspecte du père. Mais il y a la belle nuit vivante qui respire dehors. elle pousse à l’intérieur sa grande forme noire et l’allonge contre moi. Avec elle se déplace un lent troupeau de bêtes qui marchent dans le soir pour trouver un point d’eau. Je sens leur mufle à mon oreille et leur désir de boire. Tour à tout insinuante et incisive, la prose de Corinne Hoex mêle la violence domestique à la plus grande poésie.

Jean-Louis Roux, Les Affiches de Grenoble et du Dauphiné, 29 novembre 2002

Une petite fille qui vit sous une chape de plomb, toujours épiée par les parents, qui pose un regard acéré sur le monde des adultes.
Elle se plie avec docilité aux règles strictes voire maltraitantes des parents. Une sorte d’hyper-adaptation à la folie ambiante, d’autodiscipline de fer pour grappiller un peu d’amour qu’elle ne recevra jamais.
Corinne Hoex décrit cet univers clos et anxiogène avec précision et virtuosité. À la lecture, on finirait par manquer d’air ! Chapeau pour un premier roman !

Passion Psycho

La fillette ne sait pas trop quoi ni comment ni pourquoi. Elle assiste : on la croirait perdue. Elle vit sa famille comme on vit sans travail. En attendant que ça se passe. Elle semble en dehors des émotions, des états d’âme. C’est comme cela ? C’est comme cela. Cela pourrait-il être autrement ? Elle semble s’en foutre : c’est la vie. Elle est née là simplement parce qu’elle est née là. Sa vie est apparue par elle et elle doit composer avec l’entourage, l’environnement, le lieu. Elle a débarqué dans le monde avec ce père, cette mère, Tonton et Tante Louise, la maison, les voisins et leur dieu, la cabane au fond du jardin. Les mouches et les araignées. Elle est en retrait, la gamine. Comme si on ne lui avait rien demandé d’autre que d’être là (et pire : on ne le lui avait pas demandé !). Elle ne prend pas de recul. Elle ne prend pas d’élan : elle vit le jour d’aujourd’hui comme elle vivait le jour d’hier et vivra demain. Elle semble s’en balancer. Elle vit comme une enfant qui ne réfléchit pas (trouvez-moi un enfant qui réfléchit sur ses conditions de vie). Elle vit, du matin au soir, avec ses cauchemars, ses joies et ses délicatesses. Elle assiste à des scènes érotiques entre ses parents. Quand elle n’y assiste pas, elle les soupçonne.
Corinne Hoex écrit la pudeur, la retenue. La tellement retenue qu’on ne sait plus nous-mêmes, lecteurs, où nous en sommes de notre relation avec notre famille. Etions-nous comme cela ?
Dans un même temps – et c’est là tout l’art – elle nous fait prendre conscience que tous les détails de la vie enfantine sont des casseroles que chacun traîne toute sa vie (même si, avec l’âge, ces casseroles deviennent wok puis poêlons de diamètre de plus en plus réduits).
Les enfants naissent sans doute par un trou de mémoire. Quelle phrase ! J’ai adoré ce bouquin. J’ai adoré ces touches de misères et de joies. Ces aspirations d’air. Ces souffles d’air (bref, ces respirations !). Cette opacité. Ce désir de suggestion. Cet appel de bonheur qui, malgré tout, ne semble pas avoir manqué… mais qui manquait (sans doute, mais on ne sait pas). Le secret est là : on ne sait pas. Parce que nous n’avons pas le droit de savoir.
Corinne Hoex dit et ne dit pas. Nous devons deviner. Errer dans les mots. Les choisir, les humer. Une petite merveille. On se réjouit à l’avance de son adolescence !

Jean-Claude Legros, Revue Je, juin 2007

Audio


Vidéo

France 2, Bouillon de Culture, 23 février 2001, Corinne Hoex invitée par Bernard Pivot sur la thématique des Blessures de l’enfance, en compagnie de Boris Cyrulnik, Catherine Dolto, Raoul Ruiz et François Taillandier *

* Malheureusement, en dehors de la partie de l’émission consacrée à Boris Cyrulnik, le document n’est pas public et est protégé par les droits de l’Institut National de l’Audiovisuel.