Texte de Corinne Hoex
Fusains d’Alexandre Hollan

Un moment hors du temps, dans le soir qui descend et enveloppe le monde.
La présence de l’autre, si différent, si proche.
En deçà et au-delà de l’apparence.

dans la nuit
sans confins
être une nuit éveillée

MOT DE L’ÉDITEUR
L’Autre Côté de l’ombre est un poème de Corinne Hoex écrit en regard de l’œuvre d’Alexandre Hollan. Née de la solitude et de la contemplation, cette œuvre tout en clair-obscur défie les mystères du visible. Chaque été depuis 1956, le peintre hongrois rejoint son mazet dans le sud de la France, en contact intime avec la nature et les arbres qu’il dessine dans le silence et la méditation. Avec L’Autre Côté de l’ombre, Corinne Hoex se glisse dans le regard du peintre et tente d’être au plus près de l’émotion que soulève l’observation lente et patiente de ces arbres.
avant d’approcher / perdre
Ainsi débute le poème. Car c’est après avoir tout abandonné que l’on peut aller au-delà de l’apparence des choses. Corinne Hoex fait l’expérience de cette « traversée de l’apparence » et s’enfonce au cœur de l’arbre jusqu’à sentir la densité de sa présence. Elle nomme cette profondeur avec le dépouillement extrême propre à son écriture. Dans une sorte d’ascèse en adéquation avec le travail d’Alexandre Hollan, elle se maintient dans l’attente du mot juste qui la connecte à l’émotion présente.
Maxime Coton

Tétras Lyre, 2012
36 pages / 22×22 / ISBN978-2-93068500-7

LECTEURS ET LECTRICES

Je découvre ce matin ton dernier livre au Tétras Lyre : il est superbe, quel objet incroyable, et le texte à nouveau me bouleverse. Merci pour ces mots que tu nous donnes, à chaque fois je suis traversé, remué et comme ré-enchanté.
Antoine Wauters, 29 octobre 2012

C’est épatant, même pour un familier de ton œuvre poétique, tout ce que tu parviens à saisir et suggérer dans cette économie de moyens qui est la tienne. Chaque mot porte et résonne au-delà de lui-même. Chapeau.
Thierry Horguelin, 25 septembre 2012

Il fallait rester dans un retrait délicat, « le sombre dans le sombre » sans rien de funèbre, au contraire, la lumière se dit et se donne, de mots en pages, à la lisière des frondaisons nocturnes (et l’on sait que le ciel, alors, est plus clair que l’arbre). 
Caroline Lamarche, 15 octobre 2012

Vous avez raison, il existe de l’ombre même dans la pénombre et même dans la nuit noire. Je trouve qu’il est beau et très intelligent de l’évoquer de cette manière si subtile.
Anne-Sophie Périer, 12 août 2015

Le véritable objet de la poésie est la poésie même. Il me semble que ton livre magnifique redit cela avec tact et douceur. Avec goût. J’en suis bouleversé, car c’est aussi : objet, forme et fond, d’une beauté vraiment rare. J’ajoute à cela ma gratitude. La belle prosatrice que tu es ose aussi et encore le poème. Pour toutes ces raisons : merci.
Lucien Noullez, 21 octobre 2012

J’ai aimé L’Autre Côté de l’ombre dès la couverture ! Au toucher aussi. Il y a donc encore des livres qui méritent — vraiment — d’être pris en main. Mais, bien entendu, « effleurer » la lumière du poème, « pénétrer » son silence, « descendre » dans sa sève et trouver en lui… mon ombre, voilà largement de quoi réjouir un parcours à travers des bruissements si proches. Merci pour la « lumière du noir », chère Corinne, et pour la lumière de l’amitié.
Gabriel Ringlet, 4 novembre 2012

Merci, chère Corinne, de m’avoir donné à lire votre beau livre, tout de rigueur et d’élévation. Puisse la lumière du poème, seule voie vers l’Un, toujours éclairer votre âme.
Jacques Crickillon, 29 octobre 2012


Traduction ukrainienne par Ivan Riabtchii, préface de Ivan Riabtchii et et Dmytro Tchystiak, Mova ta istoria, 2013


Extraits de presse

Des poèmes courts, accompagnés par des fusains d’Alexandre Hollan (peintre d’origine hongroise vivant aujourd’hui en France, auquel Yves Bonnefoy a consacré une monographie) — à moins que ce ne soient les poèmes qui illustrent les dessins —, ainsi se présente ce très beau recueil publié, avec la qualité qu’on leur connaît, par les éditions Tétras Lyre.
Le recueil est divisé en trois parties qui soulignent un triple mouvement de creusement, de bruissement, d’éveil. En tout, à peine 21 poèmes, très courts : chacun d’eux ne compte que quelques lignes réduites à leur strict minimum, dépourvues de majuscules et de ponctuations, qui dansent au milieu des pages. Absolu dépouillement. Comment ne pas être sensible à ce si peu qui dit tellement, à l’espace infini auquel se confronte si sobrement l’interrogation poétique et, tout simplement, humaine de Corinne Hoex ? Mystique aussi, à mes yeux, j’ose écrire ce mot, car c’est ainsi que j’ai lu ces poèmes, posés devant l’inconnu et l’intime. Face à toi / jamais / atteint // voir / devient / silence // la nuit / bruissante / où tu affleures // dans la nuit / sans confins / être une nuit éveillée…
Car, à travers cette très grande économie de mots, ils disent l’élan profond de toute vie face au mystère de l’être. La descente dans le sombre mène le lecteur de l’autre côté de l’ombre, de l’autre côté des mots, là où ils ne peuvent que laisser place au silence. L’obscur, le lourd, le plus noir a été traversé : au-delà est le règne du plus lumineux. Et Corinne Hoex est une orfèvre, elle qui cisèle si finement la lame du texte pour pénétrer l’espace le plus vaste qui soit.

Thierry-Pierre Clément, Le Journal des Poètes, 3-2013, 82ème année

Inepte sans doute d’ajouter quelques mots à ceux, décantés, dépouillés, superbes – accordés au mouvement lent des profondeurs, qui disent la vie silencieuse d’un arbre comme d’un être : la lumière des ombres, la lumière de l’autre côté. Corinne Hoex poursuit son travail poétique et de lucidité en s’associant au peintre d’origine hongroise Alexandre Hollan : L’Autre Côté de l’ombre est paru aux éditions Tétras Lyre.
Travail graphique de Hollan, expression de la Force qui habite l’intérieur de la forme, patiemment, avec intelligence. Elle attend, selon l’épigraphe du peintre lui-même. Et Corinne Hoex d’y mêler sa voix, ses mots pesés et denses, écho aux quatre planches de fusain noir où se devinent arborescences et frondaisons, évocations dont l’ombre muette appelle. […] Et l’on y aime le froissement du papier qui semble bruissement de feuilles, celui d’une respiration vaste – cette forme de silence. Un grand format (22×22) dont on tourne les pages avec lenteur presque cérémonielle : on pénètre la qualité d’un mystère au bord du sacré, immémorial. Descente dans l’intime le sombre dans le sombre, chant amoureux où le moi s’efface devant l’immense qui dépasse. Cœur d’une nuit au fond de laquelle affleure sourdement l’essentiel : être une nuit éveillée.

Eric Brucher, Antipode, 9 et 11 novembre 2012 et La Lettre de l’AEB, Association des Écrivains belges de langue française, novembre 2012

On connaît les arbres d’Alexandre Hollan (Budapest, 1933). Cette fois, il les associe à la poésie de Corinne Hoex. […] Les vers de l’écrivaine possèdent la complexe simplicité des dessins. Les mots sont directs mais se parent d’obscurité, de mystère à appréhender sous les syllabes, là où voir / devient / silence, là où ce qui s’esquisse devient certitude, là où il est permis d’être / souffle / et feuillage, car ici le passage du vent, la musique de la respiration s’ajoutent à l’aspiration vers ailleurs.

Michel Voiturier, Flux News, n°61, avril-mai-juin 2013

Les vers de Corinne Hoex et les images d’Alexandre Hollan nous suggèrent de laisser couler en nous le temps. De nous imprégner du bruissement, du frisson des feuillages. De percevoir au creux du silence l’appel secret de l’ombre. Aux effleurements, au souffle léger, à l’émotion retenue du poète répondent les sombres envolées du peintre. Ensemble, par la poésie des mots et celle des tableaux, ils font sourdre un chant de l’ombre, subtil, fragile et dense à la fois, entre le crépuscule et la nuit.
Un livre noir et vibrant, méditatif et frémissant, sous l’épigraphe d’Alexandre Hollan.

Francine Ghysen, Le Carnet et les Instants, n°174, décembre 2012-janvier 2013

Corinne Hoex nous a habitués à de très brefs poèmes. Ici elle ne déroge pas à sa manière. Elle propose vingt et un septains aux vers très brefs eux aussi. Des gouttes de poésie sur des pages ombrées par l’autre artiste ! […] c’est toute une déambulation intimiste qui s’accorde à ces mots. […] On sent l’économie verbale, le désir de désosser le vers, de jouer des blancs suspendus (quatrain/ tercet), sensuellement donnés dans la lumière odorante.

Philippe Leuckx, Francophonie Vivante, n°4, décembre 2012

Sur des dessins d’Alexandre Hollan – mais la préposition n’est pas juste – il faudrait dire peut-être à côté des dessins, ou de l’autre côté ; et, comme d’habitude, dans une typographie légère, aérée, où cette ombre, justement, a toute la place, et le loisir, de peu à peu s’étendre et se resserrer. Trois parties, et l’ombre, peu à peu, silencieusement, mange la page, comme ferait une grosse nuée d’orage. Mais c’est plutôt un lent crépuscule, des nappes d’air qui se font ombre, comme d’autres peuvent se faire jour, et il faut prendre comme point de ralliement, si l’on ne veut s’y perdre et s’y noyer, l’épigraphe de Hollan : Descendre dans le sombre, vivre dans le sombre, le lourd. Force contenue. Force qui habite l’intérieur de la forme, patiemment, avec intelligence. Elle attend. Car tout est là, dans l’attente, la tension de ce fil mystérieux, qui est parfois, dans le silence. Laisser s’en aller, laisser glisser. Perdre. Et tout se déroule avec la lenteur, la précaution d’un rituel. Un seul geste manqué, trop brusque, et le charme prend fin. Toi et déjà l’ailleurs, dit-elle. Car c’est un voyage au bout de la nuit, et le fini, l’inconnu ne cessent de s’étranger, de se perdre dans la brume.
Mais à quoi bon reprendre et redire ce qu’elle a dit mieux, ce lent tournoi de l’ombre et de la lumière, où les rôles s’inversent. Tout vient de l’ombre, qui est comme un autre élément, celui que l’on avait oublié, celui d’où la vie germe. Mais si l’on nous demande un jour d’où nous venons, oserons-nous dire, nous aussi, que nous étions de l’autre côté de l’ombre ? Il y faut, encore une fois, de l’audace, et une bien longue patience.

Joseph Bodson, Reflets Wallonie-Bruxelles, n°34, octobre-novembre-décembre 2012 et Site de l’AREAW, octobre 2012

Une rencontre, un recueil sensible, Hoex l’écrivain y rencontre Hollan le peintre. […] Un précieux équilibre s’établit, entre ombres, lumières et feuillages silencieux. On sent cette aspiration à l’éveil qui se fait désirer. Ce recueil fervent, entre ombres et secrets, se lit dans le silence et touche au plus profond.

Anne-Michèle Hamesse, La Lettre de l’AEB, Association des Écrivains belges de langue française, novembre 2012

Paru aux éditions du Tétras Lyre dans une collection intitulée « Lettrimage », l’Autre Côté de l’ombre découle des explorations esthétiques de Corinne Hoex, écrivaine, et d’Alexandre Hollan, plasticien. Le livre traduit des regards patiemment exposés à ce qui voile incomplètement la source lumineuse.
Sur les feuilles de papier, l’ombre bruisse. Les résidus de graphite que la mine a gravés sur la page rappellent en effet son origine. Car l’ombre n’existe pas par elle-même : elle apparaît à la faveur d’une lueur, fût-elle nocturne, et d’une masse qui en coupe la continuité. De la même façon, le fusain intercepte la blancheur des cahiers — comme le feuillage de l’arbre morcelle la lumière solaire qui l’illumine. Autant que la noirceur du trait, la clarté de la page donne sa forme au dessin. Si l’on veut, la forme n’est ce qu’elle est qu’à contre-jour. De même, les mots se manifestent comme des ombres d’encre, traces d’un rayonnement éclipsé par les surfaces opaques d’un volume. En tant qu’objets sonores, ils résultent aussi d’une vibration vocale — ombre du silence ? Suite de caractères graissant la pâte du livre, ils se matérialisent dans la parole — ainsi l’ombre / muette / appelle, et un souffle / retenu / respire. Or, l’ombre pèse : descendre dans le sombre, vivre dans le sombre, le lourd. Force contenue. Force qui habite l’intérieur de la forme, patiemment, avec intelligence. Elle attend, présage l’épigraphe que signe Hollan. La lisière qui circonscrit l’autre côté s’inclut dans le domaine de l’ombre, l’ailleurs dans l’ici : tout au bord / de l’espace / la caresse / immobile / toi / et déjà / l’ailleurs. Inerte, à l’image de la caresse immobile, le poids du sombre n’en demeure pas moins une force patiente. En puissance, la forme de l’un des côtés contient celle de l’autre, qui pourrait / être là. C’est pourquoi l’ombre où la lumière ne cesse de s’avancer sans consentir à pleinement éblouir — ne lui en coûterait-il pas en effet de dissoudre sa prodigue hôtesse, de la faire voler en aveugles éclats ? — frémit d’un frisson / de feuillage. À titre d’ombres, les images et les mots couvent cette même rumeur : c’est la lucide virginité de la page transperçant le sombre matériau qui s’y incruste aussi bien que la corde chère à l’acoustique, intacte encore et cependant prête à résonner — fil / de silence / tendu.
Le « je » poétique s’approche de cette force latente sur le mode de l’abandon. Il se résigne à lâcher prise et à louvoyer : avant d’approcher / perdre / le mains ouvertes / le temps glisse / venir / en s’éloignant. Soutenant le paradoxe — l’ombre muette appelle, le souffle retenu respire —, la voix s’échine à effacer ; et voir / devient / silence. (Gaston Compère, à la recherche de la lumière sous laquelle chatoient les mots, écrit quant à lui, dans Lieux de l’extase, « voir par l’œil aveugle ») Face à l’élément ombreux traversé / de lumière, l’artiste au travail se plonge dans l’attente de ce qu’il ignore. Dans l’Autre Côté de l’ombre, la patience, disposition à créer, est poétique. Ainsi l’épuisement obstiné de toute chose décuple-t-il la densité de l’ombre : l’air / en toi / s’élargit / l’air intense / de la nuit.
Par son invocation d’un franchissement crépusculaire d’un côté vers l’autre, la voix creuse l’ombre et effleure l’impossible, respire la lumière / du noir / empli / de rumeurs / silencieuses. Or, il y va moins là d’un franchissement que d’un évanouissement de la frontière entre l’ombre et son autre. Peut-être s’agit-il d’une communion, qui ne rend pas présente cette absence se logeant au cœur de l’ombre, mais qui la libère : noir / au-devant du ciel / sans contour / sans limite […] recevoir / l’inconnu / ton absence / délivrée. Qu’est-ce à dire ? Rien d’autre, plus ou moins tout à la fois, que dans la nuit / sans confins / être une nuit éveillée ?

Guillaume Willem, Indications, n° 397, avril 2013

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