Texte de Corinne Hoex
Gravure de Véronique Goossens

Leçons de ténèbres et de solitude.
Retraite en soi-même, au plus profond.
À la rencontre de la vie. De la création. Et du chant.



Et nous allons dans les ténèbres.
Nous devons y être perdus.
Pour chanter.

MOT DE L’ÉDITEUR
Ces Leçons de ténèbres de Corinne Hoex ont ceci de singulier : ils sont une leçon de poésie indissociable d’une leçon de vie, une leçon de lucidité.
Dans une langue poétique très maîtrisée, l’auteur habite au plus près sa voix. Ainsi chaque poème respire, tient son propre souffle, inscrit sa solitude, celle d’une indivisible et humaine condition.
Des textes brefs, d’une étonnante densité, composent ce livre. On le sait, les Leçons de ténèbres appartiennent à l’histoire de la musique liturgique depuis la Renaissance et l’époque baroque. Chez Corinne Hoex, une distance nécessaire est prise puisque nous sommes à la fois loin et cependant près des compositions musicales de Carlo Gesualdo, cette légende noire. Mais aussi de Marc-Antoine Charpentier et autres François Couperin. Ce titre, Leçons de ténèbres, que tous auront servi, connaîtra une longue descendance, au point de venir se prolonger dans ce que l’on tient pour le plus contemporain. Ces leçons auront été des leçons de solitude, d’abord, d’une farouche splendeur. Chez Corinne Hoex, chaque mouvement des cinq suites poétiques qui composent le livre inscrit notre conscience du monde en un présent éternel, consignant l’évocation de cette condition humaine qui aura traversé toutes les époques. Le chant qui les porte renonce à toute complaisance. Ainsi écrit-elle en ouverture de ces suites : Nous devons être perdu / Pour chanter.
Ces textes parlent, nous parlent, comme rarement. Car cette poésie nous éclaire sans jamais perdre ce qu’elle recèle d’énigmatique.
Pierre-Yves Soucy

Le Cormier, 2017
67 pages / 14×21 / ISBN978-2-875980-11-3
25 exemplaires de tête (dont cinq hors commerce) accompagnés d’une gravure originale de Véronique Goossens et 600 exemplaires sur Rives

LECTEURS ET LECTRICES

Magnifiques Leçons de ténèbres. Envoûtement de ces répétitions, de ces litanies, économie radicale, radicalité de la douleur, pudeur, noblesse : du grand art.
Caroline Lamarche, 17 juin 2017

Grand plaisir, chère Corinne, à lire vos Leçons de ténèbres, en ce que votre livre concentre votre écoute et votre familiarité avec Gesualdo — cette austère et si intrigante comme sensuelle figure. Et puis aussi l’occasion de se replonger dans les Repons de Charpentier tout en ayant une oreille tendue à la fois par vos mots et par le vent de solitude, « my sweetest choice » comme on entend percer à sous-voix le monde. Merci infiniment.
Alexis Pelletier, 8 septembre 2017

Les mots ne sont là que pour qu’apparaisse ce qui ne se joue pas dans les mots, est en deçà du langage, au fond de l’existence, ce fond troué, tes poèmes le montrent et le disent […] d’une écriture serrée, lancinante, cerclant le lieu, le noir où luit une lueur, ce silence par quoi parle une voix […] Une aura mystique de la Présence absente éclaire en clair-obscur la psalmodie de tes strophes : livre habitable et vivifiant.
Philippe Lekeuche, 13 mai 2018

Je me suis donné beaucoup de bonheur de ton moderne office des Ténèbres. Tu es vraiment une très grande poétesse. Il s’agissait de Naples, qui plus est, ville qui me fascine de longue date.
Marc Quaghebeur, 24 octobre 2017

Tes magnifiques Leçons de ténèbres, que je referme à l’instant, m’ont éclairée comme une bougie dans une chambre noire.
Sabine Panet, 19 septembre 2017

En te lisant, je redécouvrais une « leçon de ténèbres » que m’a donnée une chanteuse aveugle en parlant de « compréhension obscure » et en confiant que, quand elle entend le mot « nuit », il est « un instant lumineux ».
Gabriel Ringlet, 16 septembre 2017




Traduction néerlandaise par Katelijne De Vuyst, dans The Space between the Notes, de la musique et des mots, schrijvers over muziek, Bruxelles, Bozar books, 2016


Extraits de presse

Noir, dense, serré. / Impénétrable. / Noir dévorant. Insatiable.
Sobriété étincelante du nouveau livre de la poète et romancière belge Corinne Hoex (née en 1946). Au-delà de leur résonance musicale, ses Leçons de ténèbres donnent la parole à d’imperceptibles « formes noires aussitôt dissoutes ».

Didier Cahen, Le Monde des Livres, 10 novembre 2017

On lit les poèmes de Corinne Hoex et on entend les lamentations graves des cordes de la viole de gambe de Charpentier ou Sainte-Colombe et les voix profondes des basses des œuvres chantées de Gesualdo. On est dans le noir de noir. Dans la solitude. Mais on y respire, on s’y sent humain, on s’y éclaire. Nous allons dans les ténèbres / Nous devons y être perdus / Pour chanter

Jean-Claude Vantroyen, Le Soir, 10 novembre 2017

Comme les autres recueils de Corinne Hoex, ce recueil, dans toute sa complexité et sa beauté formelle,  arachnéenne, est un véritable joyau, nous dirons même : un diamant noir.
Quelques mots d’introduction viendront sans doute à point aux lecteurs non familiarisés avec la musique religieuse. L’office des ténèbres se célèbre durant les trois derniers jours de la semaine de Pâques, mais la veille du jour précédent, donc mardi, mercredi et jeudi soir. Chaque office est formé de trois leçons, dont la première est tirée des Lamentations de Jérémie. Il semble que le genre prit naissance vers 1650, en France, du fait que les musiciens de la Cour du Roi ne pouvaient présenter d’opéras au cours de cette période. L’usage en dura un siècle environ, tant en France que dans les pays voisins. Les auteurs les plus célèbres en furent Charpentier, Couperin, en France, Gesualdo en Italie. Gesualdo rendu célèbre par l’assassinat de son épouse. Au cours de la cérémonie de l’Office, le chandelier à quinze branches était éteint et placé derrière l’autel.
Voilà donc le cadre planté, et Corinne Hoex en fera un usage assez rigoureux. Mais elle débute, en exergue, par une citation de Baudelaire en parfaite harmonie – Satan n’est jamais loin, chez Baudelaire, qui n’hésite pas à le convoquer auprès des merveilleux nuages. Le mal le plus profond voisine avec le surnaturel le plus élevé. Comme tu me plairais, ô nuit! sans ces étoiles / Dont la lumière parle un langage connu !Car je cherche le vide, et le noir, et le nu ! Nous savons aujourd’hui que ces étoiles peuvent, à force de rayonnement, se condenser en naines blanches, qui recèlent une masse, une énergie fabuleuse, et que dans l’infini du ciel, l’embrasement total peut succéder au noir absolu – mais ce n’est là, sans doute, qu’un parallélisme accidentel et récent.
Des textes ultra-courts. Le recueil entier peut sembler une célébration du noir. Ainsi trouverons-nous dans la seconde leçon le noir, souvenir du rouge, cierge éteint, charbon brûlé. Comme d’habitude chez elle, tout est extrêmement condensé, on pourrait même dire ici brûlé, usé jusqu’à la corde. Qu’en reste-t-il pour l’essentiel ? Le vide ? Les quinze cierges vont s’éteindre, sauf le dernier. Le dernier instant arraché au silence, le vide de la parole. Et les phrases en italique semblent en être une sorte de scolies, de mise en scène.
Négation aussi du temps. Comme un temple incendié, toutes nos notions fondamentales s’effondrent, mais dans le silence, une sorte d’effritement sourd. L’existence même de la souffrance, en soi, mise en question après la suppression du moi et de ses constituants. À la page 28, nous irons de superlatif en superlatif, par la répétition : Solitudes. Solitudes, et par usage du déterminatif : nuit de la nuit. Père du temps, de l’amour, du jour et de la nuit, le Christ, et l’Esprit qui souffle où il veut et agite les grands plis du baroque se trouvent ainsi écartés, pour être remplacés par Gesualdo – l’amour et le sadisme, la cruauté, Gesualdo qui porte le Christ non sur sa croix, mais dans son nom. Gesualdo, nouveau crucifié. Le plus grand des blasphèmes : identifier Dieu et le mal, la souffrance infligée et reçue : c’est le noir, le néant lui-même, qui se consume en la personne de Gesualdo. Le temps est cette flamme éteinte. // Visage sans visage dans le vent de la nuit. Et tout cela dans une atmosphère très espagnole, à la page 41 : Ta voix aveugle face aux lutrins dorés. Peinture, musique espagnoles. Ivresse de ne pas être. Mais l’art peut-il tenir lieu du néant absolu ?
Une construction impeccable, au cœur même de la musique. Des sonorités quasi étouffées, des harmonies subtiles. On n’a jamais, sans doute, nié la grâce avec autant de grâce.

Joseph Bodson, Site de l’AREAW, 19 septembre 2017 et Reflets Wallonie-Bruxelles, numéro 54, octobre-novembre-décembre 2017

La romancière et poétesse Corinne Hoex, marraine des deux premiers concours de nouvelles d’Axelle, sort au Cormier un recueil mystérieux et émouvant. Sans forcément connaître ce que sont les « leçons de ténèbres » – une tradition baroque de musique religieuse –, la lectrice au cœur découvert se laisse totalement emporter par la flamme et par la lumière qui prennent vie au fil du recueil, comme une trouée claire qui traverse l’obscurité épaisse, comme une fuite solitaire. Le regard de Corinne Hoex s’est posé sur Carlo Gesualdo, un compositeur dont on devine la souffrance ; la langue de Corinne Hoex vient l’extraire de la nuit, juste pour un instant.

Sabine Panet, Axelle, n°203, novembre 2017

L’œuvre au noir de Corinne Hoex
Dans Leçons de ténèbres, Corinne Hoex s’inspire de l’œuvre de Gesualdo (1566-1613) et de la « légende noire » (Catherine Deutsch, Carlo Gesualdo, Paris : Bleu nuit éditeur, coll. « Horizons », 2010) qui caractérise sa vie. À travers cinq mouvements, en de courts poèmes, elle décrit le musicien mais aussi la condition humaine en général et l’artiste moderne en particulier : comme un leitmotiv  y revient  en effet un substantif : « solitude ».
Descendant d’une famille noble de Sicile, Gesualdo se rendit célèbre en 1590 en faisant assassiner sa première épouse et son amant. L’œuvre de ce maître du madrigal italien attendra les années cinquante pour être appréciée mondialement à sa juste valeur. À la mort de son père, il devient un des princes les plus riches de l’Italie du Sud. Remarié, il s’installe à Ferrare, important centre musical de l’époque. Y débute la publication de ses œuvres, définies par une grande maîtrise de l’harmonie. La vie de Gesualdo, rythmée par les intrigues, un second mariage « arrangé » pour des raisons politiques et la succession de malheurs qui frappèrent sa descendance, évolua vers une religiosité de la « mortification de la chair » : les séances de flagellation appliquées par de jeunes adolescents et d’autres pratiques de pénitences sadomasochistes que s’infligeait le compositeur sont typiques de la Contre-Réforme et de ses pénitences extravagantes. Charles Borromée fut le parrain et le saint patron de Gesualdo. Il mourut probablement des suites des coups qu’il se faisait infliger… Un destin tragique, romanesque, pour un créateur hors normes. Dans la technique du canto affettuoso pratiquée par Gesualdo, la poésie ne se contente plus de guider la musique mais s’impose pour ses propres qualités expressives. Chaque détail du poème choisi est ainsi mis en valeur par l’harmonie ou le contrepoint : la concision poétique et la richesse musicale valorisent la subtilité des émotions. Admirateur du Tasse, Gesualdo est un artiste dont la personnalité, comme celle du Caravage ou de Christopher Marlowe, est brillante mais ambiguë, excessive, criminelle : leur mort fut énigmatique et tragique.
Corinne Hoex, dont on apprécie la maîtrise dans plusieurs recueils récents, confirme sa maturité d’écriture. Non seulement elle rend hommage à Gesualdo et à son œuvre, mais en fait l’emblème de l’artiste et de la création modernes : un destin noir donne naissance à une œuvre novatrice. Le liminaire du recueil le dit : « Elles sont féminines. Plurielles. Envahissantes. Somptueuses. Terribles. / Elles sont l’autre côté. La face noire de la lumière. Sa souffrance. Son vertige. / Car elles règnent. Et toujours se répandent. S’accroissent. S’épaississent. / Et nous allons dans les ténèbres. / Nous devons y être perdus. / Pour chanter. » Il n’y a qu’une consonne qui distingue ce qui hante de ce qui chante. Sont-ce les femmes aimées et haïes ? Sont-ce leurs fantômes ? De quels De profundis s’élèvent les Magnificat ? Par un vivant paradoxe, caractéristique de la mystique, l’artiste descend dans les ténèbres, traverse cette nuit obscure de l’âme évoquée par Jean de la Croix, fait l’expérience de la face lumineuse qui rachète celle, noire, obscure, du criminel. La semaine sainte, à Naples, est un temps central dans l’évocation de ce basculement dans la psychologie du musicien : « Voyez s’il est une souffrance / Semblable à la mienne / Tu as allumé les quinze cierges de ton désir. / Respiré le halètement des flammes. / Écouté le souffle de ton attente. / Voyez s’il est une souffrance ».
Corinne Hoex questionne singulièrement aussi la condition des femmes. Elle excelle dans le registre d’une discrète cruauté. Entre les flammes et les femmes, il n’y a qu’une seule consonne en plus. Dans cet intervalle prennent source la solitude et la conscience : « Le temps est cette flamme éteinte ». La conscience surgit du vide d’où naît « la voix des ténèbres ». La vie est une expulsion de soi. En cet effondrement par expiation, cette destruction volontaire de son corps, qui a lui-même détruit le corps aimé, naissent pour en conjurer les ténèbres « […] ton désir. Ton chant », Gesualdo. Le supplicié du Golgotha, « livré à la mort » enfanta pour l’Humanité une nouvelle espérance. Du dépassement orgueilleux de lui-même et de tout désir, du prince criminel, désormais, brillent l’œuvre au noir et son chant clair.

Eric Brogniet, Le Carnet et les Instants, 20 septembre 2017

L’œuvre de Corinne Hoex, bientôt célébrée par l’entrée de la romancière et poète à l’Académie royale de langue et littérature française de Belgique (elle succédera à Françoise Mallet-Joris), s’étend sur deux versants d’une inspiration sensible et dense.
Lumière et ténèbres alternent dans une bibliographie partagée entre romans et recueils de poésie. Il est vrai, la face noire de la lumière a jusqu’à présent prévalu, comme si elle nourrissait d’une énergie paradoxalement salutaire l’écriture de Corinne Hoex. Dans quelques nouvelles et roman, l’interstice de lumière a éclairé des titres comme Valets de nuit où l’auteure s’abandonne aux délices des phantasmes érotiques de sa narratrice et dans d’autres textes où l’abandon aux vertiges de la férocité est délectable. Ici, la poète nous entraîne de l’autre côté,  vers La face noire de la lumière. Sa souffrance. Son vertige.
Le recueil se partage en cinq mouvements, qui à travers le Noir, les Solitudes, le Vide, les Crépuscules nous attirent comme un soleil noir vers la « dévoration » insatiable de la souffrance. Le recueil culmine dans l’évocation du compositeur Carlo Gesualdo, Prince tumultueux. / Sulfureux. / Meurtrier. / Prince jaloux. / Vengeur. / Tourmenté.
Par quels cheminements de l’âme poétique le musicien de la Renaissance italienne, dont les musicologues et les historiens ont retenu la « légende noire » (une malédiction née de la vengeance meurtrière perpétrée par Gesualdo à l’encontre de sa femme et de l’amant de celle-ci), a-t-il ouvert à la poète un chemin si dépouillé et d’une telle intensité qu’on aimerait un jour qu’il fût orné de musique et saisi par le chant polyphonique ?
Voyez s’il est une souffrance / semblable à la mienne exhale Gesualdo à Corinne Hoex, au-delà des siècles et de l’Histoire. La voix de la poésie, entrelacée à la musique serait-elle la lumière éclairant l’autre versant, vertigineux ? Et cette joie pourtant / Joie d’être là dans le vide sublime. / Ivresse de ne pas être.
On ne se lasse pas de lire et relire ce bref recueil dont les entrées sont multiples. Interrogation sur le repentir, exploration de la conscience, vertige de la solitude, ivresse de la souffrance nous sont apparues à la lecture répétée de ces Leçons de ténèbres au plus profond desquelles résonne longtemps encore la ferveur poignante d’une poésie essentielle.

Jean Jauniaux, LIVRaisons, 9 septembre 2017

Princesse des ténèbres
Toujours aussi talentueuse, la romancière et poétesse belge Corinne Hoex, avec Leçons de ténèbres, un recueil paru aux Éditions Le Cormier à Bruxelles, s’est lancée cette fois dans la composition d’un livret musical étonnant, le texte d’un Office des Ténèbres profane.
L’Office des Ténèbres est le nom donné dans le rite romain aux matines et aux laudes des trois derniers jours de la Semaine sainte (jeudi, vendredi, samedi) qui étaient anticipées le soir précédent. L’office devait « commencer de manière à finir après le coucher du soleil », d’où le nom de « Ténèbres ». Ces offices revêtent un caractère de deuil, de tristesse et de douleur. Le choix des psaumes y met sous les yeux les douleurs de la Passion de Jésus-Christ, le Jeudi saint, au Jardin des Oliviers ; le Vendredi saint, devant les tribunaux et au Calvaire ; le Samedi saint, au Sépulcre. Les leçons du 1er nocturne sont tirées des Lamentations de Jérémie où le prophète pleure la ruine et la destruction de Jérusalem et de son temple. Pendant le chant du Benedictus, on éteint progressivement quatorze des quinze cierges placés dans un chandelier triangulaire et allumés avant l’office. Ensuite, le quinzième cierge, celui qui est placé au sommet du chandelier, est caché derrière l’autel jusqu’à la conclusion de l’office qui dure entre une heure trente et deux heures quarante-cinq.
Mais, sous la plume de Corinne Hoex, les lamentations de Jérémie sont remplacées par une citation vénéneuse des Fleurs du mal de Charles Baudelaire : Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles / Dont la lumière parle un langage connu ! / Car je cherche le vide, et le noir, et le nu ! Et Jésus se mue en Gesu… aldo (1566-1613), le sulfureux prince et compositeur italien (dont l’œuvre, relativement peu abondante, est presque entièrement consacrée à la voix traitée en polyphonie), qui assassina à Naples son épouse et l’amant de celle-ci dans la nuit du 16 au 17 octobre 1590, un « crime d’honneur » qui fit couler beaucoup d’encre jusqu’au XIXe siècle. Par la suite, à partir de 1610 et après la mort de son fils né d’un second mariage, Gesualdo s’infligea des séances de pénitence, avec des pratiques de flagellation qui ont grandement contribué à sa célébrité posthume.
Très concentrées et suivant pas à pas la progression du rituel, les 48 courtes leçons de Corinne Hoex sont autant de diamants noirs qui scintillent dans la pénombre et ravivent l’effroi autour de la destinée du seul compositeur criminel qu’a connu la musique classique d’Occident. Une prouesse technique hallucinante !
Au passage, saluons l’élection de Corinne Hoex à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, au fauteuil 13, dans lequel elle a succédé le 29 avril 2017 à Françoise Mallet-Joris. Une reconnaissance publique amplement justifiée !

Bernard Delcord, Homelit, Lire est un plaisir (partenaires de radio Nostalgie), Satiricon.be, newsletter et site des Guides Delta, décembre 2017

Quelle densité, quelle force dans ces Leçons de ténèbres ! Des vers de quelques mots à peine, souvent même d’un seul. Creusant le noir. Pour devenir pierre. Charbon. Mais du charbon qui serait aussi dur que l’immensité des temps. Silex noir, plus noir que noir. Et le poète d’en faire du diamant ! La savante construction du recueil, parsemé d’échos, de répétitions, tisse un fil musical entre les séquences et permet de se raccrocher à ce rythme, à ce balancement, afin de ne pas perdre l’équilibre. Car ces poèmes sont si denses qu’ils doivent être médités, mâchés et remâchés, mais ils ouvrent sur un vertige…
Je retrouve ici l’impression éprouvée à la lecture de L’Autre Côté de l’ombre (paru en 2012 chez Tétras Lyre), celle d’une poésie profondément mystique. Déjà, dans ce recueil, Corinne Hoex écrivait : dans la nuit / sans confins / être une nuit éveillée… Ici, elle creuse encore, elle se fond dans le plus absolu du noir, le plus incandescent du vide et de la nuit. Elle plonge dans les ténèbres. / Nous devons y être perdus. / Pour chanter. Le chant est donc à ce prix, la vie au prix de la mort. Et d’évoquer Gesualdo, la tradition musicale baroque des Ténèbres… Et pourtant. – Le noir sourd […] écoute… Qu’est-ce qui sourd du noir, sinon cette écoute, cette attente, ce désir ? Ce qui n’est pas là. Et qui brûle. Écho à la dernière page : Noir dévorant. / Insatiable. / Et qui brûle.

Thierry-Pierre Clément, Le Journal des Poètes, 3-2018

C’est le dernier recueil de poésie de la formidable Corinne Hoex Leçons des ténèbres (Le Cormier). Corinne Hoex qui sera admise ou intronisée à l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique samedi prochain, le 28 – une consécration, et si amplement méritée. Corinne Hoex, l’orfèvre qui nous régale à nouveau avec ce recueil épuré et dense – une poésie presque nominale, dont les mots épars résonnent de haute force  –, où les lueurs de cierges palpitent dans les ténèbres, où solitude, souffrance, repentir et orgueil se confondent dans l’ample silence d’ogives durant une Semaine sainte. Carlo Gesualdo, Prince de Venosa, prince aux mains sanglantes, tumultueux et sulfureux, meurtrier et tourmenté, ce musicien contemporain de Monteverdi à la fin de la Renaissance, est agenouillé dans le noir – le noir fermé et affamé, sourd et insatiable – et dans le repentir car Il a été livré à la mort. Mais cette résipiscence (on sait gré à l’auteure de revivifier ce beau mot à l’heure des décomplexations et évacuations de la honte) a toute sa volupté, celle de chairs meurtries et de l’ivresse de la dissolution. Elle a aussi toute son arrogance – peut-on dire arrogance magnifique ? – Voyez, dit-il, s’il est une souffrance semblable à la mienne. Il lui faut renier son désir par dures mortifications et pourtant sentir son désir furieux continuer intensément de brûler. Et cette leçon : Dans les ténèbres / Nous devons y être perdus / Pour y chanter.

Eric Brucher, Antipode, 22 octobre 2017

J’avoue mon admiration pour cette radicalité à laquelle vous n’avez jamais renoncé, ce feu auquel vous soumettez la matière de chacun de vos textes, en une réduction alchimique qui nous laisse parfois avec bien peu de chose : quelques pages pour vos Leçons de ténèbres, cette œuvre poétique parue au printemps dernier, mais quelles pages ! (Académie royale de Langue et de Littérature françaises-Réception de Corinne Hoex. Extrait du Discours de Caroline Lamarche à la séance publique du 28 octobre 2017.)
Fatalité ou discipline aléatoire, les Leçons de ténèbres s’inscrivent d’emblée parmi les plus belles pages de Corinne Hoex. On le sait, les Leçons de Ténèbres appartiennnent à l’histoire de la musique liturgique depuis la Renaissance et l’époque baroque. Chez Corinne Hoex, une distance nécessaire est prise puisque nous sommes à la fois loin et cependant près des compositions musicales de Carlo Gesualdo, cette légende noire. Mais aussi de Marc-Antoine Charpentier et autres François Couperin.
Le ton narratif interpelle d’entrée de jeu, comme si le caractère minimaliste du poème induisait un signe d’écriture du lecteur, le dernier vers n’étant jamais q’une posture ouverte : Cette voix qui grandit ; Et pourtant ; Le poids du noir à tes épaules. Lancinant voyage dans l’obscur, pesée lente des mots, l’itinéraire de Corinne Hoex invite à la décomplexion (Ivresse de ne pas être) et à l’anonymat (Visage sans visage dans le vent de la nuit ; T’effacer. Te dissoudre). Chaque mouvement des cinq suites qui composent cet opus suscite une part — mais une part seulement — de l’effroi qui préfigure les représentations de la mort : Il a été livré à la mort ; Bouches de cire qui ne parleront pas… L’art subtil du poète active précisément la portée des instants qui précèdent la dissolution de l’être : Solitudes. Solitudes ; Vide autour de toi ; Oreilles d’argent luisant dans la pénombre.
Loin de parler aux nuages, Corinne Hoex s’adresse à une deuxième personne, sorte de lampe-témoin pour éclairer le vide ambiant : T’affaiblir ; T’effacer ; Tu as allumé … Dans son emploi de choreute, harcelée par le temps, le poète intercepte les voix périphériques, les bruits, les mouvements, les angoisses qui font le tissu noir de la finitude.
Les textes habillés de solitude traversent le miroir de la mort elle-même. Et c’est probablement l’intensité d’une « parade verbale » engagée qui force l’admiration. En quelques mots : Voyez s’il est une souffrance / semblable à la mienne … Nul besoin de chercher de rhétorique à un propos qui relève de l’évidence ! La richesse et la profondeur du lexique offrent un appareil combinatoire naturel et souple. Les mots glissent le long d’une plainte et sans doute faut-il chercher dans leur mobilité et leur simplicité la beauté des figures — aucune n’est gratuite — qui paraphe le dernier livre d’une auteure élue récemment à l’Académie.

Michel Joiret, Le Non-Dit, n°118, janvier 2018

Corinne Hoex sculpte les mots pour nous offrir cinq leçons de ténèbres, nourries de solitude, de tristesse et de poésie. Des vers libres d’une étonnante richesse qui abondent en références, transpercent l’espace, voyagent dans le temps et magnifient notre belle langue. Ils prouvent également que le dénuement peut engendrer des impressions inoubliables, autant que des émotions fichées dans un coin de la mémoire. Cinq nuances nées du vide de la nuit, qui se soudent à l’épiderme et qui suintent une présence ineffable, avec des parfums issus de l’opacité et le poids de lèvres closes. Hors du monde visible, tout devient suggestion, visage sans visage ou vent de nulle part. Malgré un silence envahissant, chaque strophe brûle les angoisses qui croissent, invite au désir et au chant, afin de se métamorphoser et faire vaciller l’instant entre chien et loup, celui qui étouffe toutes les lumières, souffle les cierges fragiles, qui se consument sous les ogives d’une cathédrale napolitaine, et qui convie les fidèles à la prière ou à la repentance durant le Semaine Sainte ou qui, perceptiblement, obombre les traits de Carlo Gesualdo, prince aux mains maculées de sang. On trouve surtout chez Corinne Hoex une jolie musicalité qui saisit le lecteur et l’entraîne dans des univers à peine tangibles, où chacun se laisse baigner par le flux caressant de la pensée et invite son esprit à deviner tout ce qui est supposé être. L’auteure n’impose rien, ne dirige rien, ne dévoile rien et éblouit par le mouvement qu’elle traduit en arabesques dans chaque formulation, sans complaisance mais avec sincérité.

Daniel Bastié, Bruxelles Culture, 1er octobre 2017

Quatre poètes, dont trois amis chers, illustrent chacun à leur façon la vitalité de leur art en Belgique romande, « terre de poètes » pour citer un cliché … usé jusqu’à la trame — mais pas entièrement faux. Quelques maisons d’édition, quelques revues, maintiennent le cap, souvent par la grâce du mécénat public ou privé et avec l’aide de quelques figures tutélaires, dont Fernand  Verhesen, Jacques Izoard ou Yves Namur.
Commençons par une dame dont j’ai parlé ailleurs, dans mes Quolibets, la piquante Corinne Hoex (1946), historienne d’art et archéologue, romancière et l’auteur d’une quinzaine de recueils souvent elliptiques jusqu’à l’ascétisme. Je reçois, tristes et sombres, des Leçons de ténèbres qui m’évoquent les pièces pour viole de gambe de Marin Marais, où l’exquise Corinne, qui peut se montrer tantôt espiègle, tantôt cruelle, révèle ici sa part mélancolique, quasi désespérée.

Christopher Gérard, Archaïon, 16 janvier 2018 et Nos Lettres, juin 2018